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Benoît Melançon, «Le possible et le nécessaire : Maintenant ou jamais ! / Pierre Bourgault», Spirale, 102, décembre 1990-janvier 1991, p. 18. Maintenant ou jamais ! de Pierre Bourgault, Montréal, Stanké, 1990, 186 p.
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Si Pierre Bourgault avait à se définir, il opterait probablement pour la double étiquette de «communicateur» et de «franc-tireur». On le connaît comme tribun, professeur de communication, chroniqueur à la radio et à la télévision, dans des revues et journaux. Il y a chez lui une volonté nette de rendre publiques ses opinions sur un peu tout et surtout sur les questions politiques. Maintenant ou jamais !, comme son livre précédent, Moi, je m’en souviens (Stanké, 1989), montre ainsi un Bourgault passionné par l’actualité, écrivant «à chaud», tout en restant fidèle à des choix politiques qui ont déjà trente ans. Ses talents de communicateur, Bourgault les met au service d’une cause : la souveraineté du Québec, mais il sait qu’ils sont nombreux aujourd’hui ceux qui semblent tenir un discours identique au sien : le franc-tireur doit s’en démarquer (Lucien Bouchard sortira meurtri de l’entreprise).
Maintenant ou jamais ! est à la fois un constat et un programme. La première partie de l’ouvrage est consacrée à la «conjoncture» nationaliste au Québec. Partant d’une conviction intime «Jamais, depuis 30 ans, l’objectif n’a semblé si rapproché» , Bourgault présente succinctement cette «foule de petites choses qui, additionnées les unes aux autres, définissent les conditions plus ou moins favorables d’une situation» : l’attitude des jeunes devant les lois linguistiques, le renouveau du Parti québécois sous Jacques Parizeau (le livre lui est dédié), l’ouverture (relative) des gens d’affaires à une forme encore à définir d’autonomie provinciale, l’indifférence (non moins relative) des États-Unis devant la possibilité d’un éclatement de la confédération canadienne, le rôle des sondages et des médias dans la propagation du «consensus nationaliste québécois» (fût-il «apparent»), l’échec de l’Accord du lac Meech, la vitalité des nationalismes en Europe de l’Est et, enfin, une série de faits divers (défilé de la Saint-Jean-Baptiste le 24 juin 1990, boycott de la fête du Canada par plusieurs municipalités québécoises, affaire de Sault-Sainte-Marie, etc.). La coïncidence de ces phénomènes n’implique nullement que tout soit gagné d’avance : la conjoncture n’est favorable que si l’on sait «saisir l’occasion» et «provoquer» les événements. Pour garder le cap, il faut éviter «pièges» et «traquenards», et surtout se méfier de la feinte unanimité : «Tous les souverainistes sont nationalistes. Mais tous les nationalistes ne sont pas souverainistes.»
À bas l’improvisation
Dans la deuxième partie du livre, Bourgault dresse la liste des tâches à accomplir, non seulement pour accéder à la souveraineté, mais aussi pour rendre son exercice possible : «Si la souveraineté est chose difficile à conquérir, elle est encore plus difficile à assumer.» Le programme est imposant : s’il veut faire efficacement l’indépendance, le Parti québécois, qui est son «instrument privilégié», doit pouvoir «garder la tête froide», rester ferme, «faire face à la musique». Il lui faut se positionner tout de suite sur l’échiquier mondial (une politique internationale, ça se prépare), canadien (comment un Québec indépendant négociera-t-il avec le fédéral ? quelle attitude affichera-t-il à l’égard des minorités francophones ?) et québécois (quel statut accorder à «nos Anglais» ? aux Amérindiens ? aux Néo-Québécois ?). Ce plan d’action n’est pas exempt de ce que l’on appellera poliment des dérapages, entre autres sur le rôle des médias dans un Québec souverain; la presse a dénoncé et à juste titre une éventuelle «conscription» des médias au lendemain de l’indépendance
Il importe par ailleurs de déterminer le processus, référendum ou élection, devant mener à la souveraineté. N’espérant rien de la commission Bélanger-Campeau, l’auteur prône la tenue quasi immédiate d’un référendum; assez étrangement, c’est à Robert Bourassa qu’il demande de tenir ce référendum (on ne voit pas très bien ce que ce dernier aurait à gagner à l’entreprise). Bourgault va jusqu’à suggérer, en s’inspirant du général de Gaulle, une double question à laquelle les Québécois pourraient avoir à répondre : «1) Voulez-vous que le Québec devienne un pays souverain ? 2) Voulez-vous que le Québec souverain soit, dans le mesure du possible, associé économiquement avec le Canada ?» (la deuxième question est tout à fait secondaire, mais elle reflète «une situation historique associée profondément à l’inconscient collectif»). Bourgault est tout sauf un rêveur; il sait que la souveraineté ne peut être affaire d’improvisation ou de pensée magique.
On retrouve chez le prosateur les qualités qui font de l’orateur une légende québécoise. La répétition (lexicale et argumentative) est volontairement omniprésente, le découpage des sections et des paragraphes vise la plus grande clarté, l’argumentation ne s’encombre pas de longs développements (il s’agit d’écrire «vite et raide»). Bourgault, qui craint à s’en confesser les «palabres» et l’absence de réalisme, va à l’essentiel, au risque de «tourner les coins un peu ronds» : «C’est à cette efficacité dans l’urgence que je nous appelle tous dans notre marche vers la souveraineté.» S’il favorise la métaphore guerrière («il faut regrouper les forces en vue de donner l’assaut final»), ce n’est pas au détriment de son projet : il ne perd jamais de vue son objectif. La littérature peut être un appel à l’action, voire une arme, mais cela oblige à identifier ses adversaires (ils sont nombreux et puissants, de Bourassa, assidûment esquinté, à Chrétien), à cibler ses objectifs (la souveraineté «sans trait d’union»), à reconnaître ses alliés (Bourgault ne fait pas confiance aux gens d’affaire, ce qui ne l’empêche pas d’être prêt à travailler avec eux au besoin). Certains accuseront Bourgault de cynisme, mais personne ne pourra lui reprocher de ne pas avoir joué cartes sur table. Il écrivait dans Moi, je m’en souviens que «la politique n’est pas l’art du possible. Elle est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire.» Il en fait une fois de plus la démonstration.
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