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Benoît Melançon, «Géographies littéraires», Spirale, 100, octobre 1990, p. 16.

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Pendant quelques années (ce n’est d’ailleurs pas terminé), la grande tarte à la crème en sciences humaines a été l’interdisciplinarité. Les chercheurs étaient appelés à devenir des hommes-orchestres, butinant d’une discipline à l’autre, appliquant en A les modèles et techniques de B, et vice versa — ou mieux : en C de B, et ainsi de suite. Pour comprendre ce phénomène, il faudrait tenir compte des impératifs de chacun des champs de recherche (notamment la nécessité institutionnelle de la spécialisation), de la volonté individuelle (il est plus prestigieux de faire se rencontrer des objets inattendus que de se cantonner dans un créneau très «pointu»), des modes (l’interdisciplinarité est médiatique; qui a un meilleur look que Michel Serres ou Edgar Morin ?), mais aussi des situations nationales. Ainsi, l’interdisciplinarité québécoise a-t-elle pu historiquement se réclamer de quelques précurseurs, surtout des sociologues dont les premières productions remontent aux années cinquante, ce qui n’est pas nécessairement le cas de tous les corpus nationaux. Ces précurseurs ont attiré l’attention des médias et des autres chercheurs, souvent aux dépens des praticiens de disciplines moins (re)connues : c’est le cas de la géographie, lorsqu’elle s’est intéressée à la littérature.

Il y aurait peu à risquer en disant que la réponse à la question «Quels sont les spécialistes des sciences humaines à avoir le plus souvent parlé de littérature ?» serait spontanément, au Québec : «les sociologues». Plusieurs d’entre eux ont écrit sur la littérature québécoise (Jean-Charles Falardeau, Fernand Dumont), en ont analysé des textes (Denys Delâge dans sa remarquable étude de 1985, le Pays renversé. Amérindiens et Européens en Amérique du Nord-Est 1600-1664) ou sont considérés par les critiques comme des écrivains légitimés (encore Dumont, essayiste et poète, ou Marcel Rioux, essayiste). Quelques-uns pourraient nommer des spécialistes d’autres disciplines qui ont également contribué aux études littéraires québécoises, surtout en histoire (Yvan Lamonde) et en science politique (André-J. Bélanger). Peu nombreux seraient ceux qui pourraient indiquer les géographes s’étant penchés sur la littérature du Québec. Il se trouve pourtant, à côté de plusieurs tenants de la géographie culturelle (Serge Courville, Eric Waddell, Dean Louder), des géographes qui y puisent des documents (à résumer et à utiliser) et des textes (à lire et à commenter).

Parler géographiquement

Dans un recueil intitulé Géographies (1971), le botaniste Louis-Marcel Raymond écrivait en incipit : «La géographie littéraire est une noble annexe de la géographie humaine.» C’est en botaniste et en géographe que Raymond abordait les œuvres de Supervielle, de Saint-John Perse (poète de la «multiforme Amérique»), d’Yvan Goll ou de Rabelais — il parlait peu des écrivains québécois —, mais il se voulait littéraire lorsqu’il décrivait des «Paysages», explorait «Le fond d’une ancienne mer» ou partait «À la recherche du passage du Nord-Ouest» : «toute ma vie j’ai été tiraillé entre la littérature et la science». Il se définissait explicitement, dans une discipline et dans l’autre, comme un vulgarisateur. Rares sont aujourd’hui les non-spécialistes à se réclamer aussi ouvertement de la littérature, mais quelques-uns croient possible de tenir un discours de géographe sur cet objet qui semble éloigné du leur.

Christian Morissonneau a ainsi voulu «parler géographiquement» — non pas littérairement, ce qui était le projet de Raymond — de la Terre promise : le mythe du Nord québécois (1978). S’il est vrai que, dans ses réflexions sur Chauveau (Charles Guérin), Gérin-Lajoie (Jean Rivard), Hémon (Maria Chapdelaine) ou Desrosiers (Nord-Sud), il ne traite le plus souvent les textes que dans une perspective documentaire, d’autres passages sont au contraire de véritables lectures. Contrairement à l’idée reçue, Arthur Buies n’est pas, à la fin de sa vie, que le pâle publiciste du curé Labelle, comme ont voulu le croire un peu trop rapidement ceux pour qui il était pratique de comparer un Buies première manière, polémiste et pamphlétaire, à l’adjoint de l’apôtre de la colonisation. Morissonneau montre que Buies «ne s’est pas converti au ruralisme officiel», qu’il n’a pas renoncé au «nomadisme latent qu’il avait vécu pleinement dans sa jeunesse bohème et que l’establishment clérical avait brisé». C’est d’ailleurs ce «nomadisme latent», dont Morissonneau montre la prégnance et la continuité dans la société québécoise depuis la Nouvelle-France, qui rattache Buies à un imaginaire «américain», tel qu’il a pu se manifester chez les écrivains étasuniens du XIXe siècle : «Au Québec, notre Ouest c’est le Nord.» Parti de considérations géographiques, Morissonneau en arrive à relire des textes jugés obsolètes et, en quelque sorte, à les rendre à la lecture. On en jugera mieux en comparant cette lecture à celles de littéraires ayant écrit sur les mêmes thèmes : Jack Warwick (l’Appel du Nord dans la littérature canadienne-française, 1972), Bernard Proulx (le Roman du territoire, 1987), Réjean Beaudoin (Naissance d’une littérature, 1989).

Dans Entre l’Éden et l’Utopie (1984), Luc Bureau s’est aussi intéressé à Maria Chapdelaine (ce roman est un «travail d’écriture géographique») et aux Anciens Canadiens (défini comme un «panneau d’urbanité») de Philippe-Aubert de Gaspé père. La fréquence des noms de lieux dans les œuvres montrerait que la supposée fermeture au monde des Québécois jusqu’en 1950 est un mythe. D’après des relevés statistiques, il n’y aurait pas un «roman de la terre» (paternelle) mais un «roman de la Terre», de l’Ailleurs. Bien que l’analyse statistique ne soit pas une méthodologie allant de soi en études littéraires — il faudrait voir comment on parle de l’étranger, pas seulement combien de fois —, il reste que la volonté de relire les classiques à partir d’un lieu qui leur a traditionnellement été refusé (l’Ailleurs) ouvre des perspectives que les lectures trop respectueuses ne permettent pas toujours.

Entre l’Éden et l’Utopie est d’abord, comme son sous-titre l’indique, une étude des «fondements imaginaires de l’espace québécois». Bureau y définit en les opposant les «exercices de design imaginaire» que sont l’Éden et l’Utopie — il présente pour ce faire les œuvres de Platon, Zamiatine, Aristote, Rousseau, Thomas More, Rabelais, Swift, Gœthe, Thoreau, Orwell, etc. —, puis relit l’histoire de l’occupation du sol québécois à la lumière de ces deux «constructions chimériques». Mais c’est aussi une satire des activités du Bureau d’aménagement de l’Est du Québec durant les années soixante. Le ton de cette mercuriale qu’est le dernier chapitre de l’étude de Bureau est celui du pamphlet; à ce titre, l’auteur se situe plus près de l’œuvre de Raymond que de celle de Morissonneau. L’énonciation n’est pas neutre; sans nécessairement se réclamer de la littérature, l’auteur refuse l’«objectivité» scientifique. Cette position est également celle de Jean Morisset dans l’Identité usurpée I. l’Amérique écartée (premier volume d’une trilogie inachevée, 1985) et dans ses nombreux articles de revue.

Éclatement des frontières

En effet, Morisset n’a cure du nous de majesté et des précautions oratoires. Ses études sont toujours signées : le je ne se cache derrière aucun paravent universitaire («Je préfère la libération dans la confusion que l’acceptation d’une usurpation», celle du nom de… Canadien !). Les lectures qu’il propose de Jacques Ferron (le Ciel de Québec est le «premier roman exploratoire de nos fondations»), de Gaston Miron, de Jean-Yves Soucy, de Louis Riel écrivain et de la «tradition romanesque nordique» s’appuient sur une conception résolument personnelle : «Il faut bien avouer que si notre littérature est la meilleure introduction que nous puissions trouver aux modalités historiques de notre aliénation, c’est précisément cette littérature qui se présente comme l’obstacle principal qui nous empêchera toujours de reconstituer notre identité.» Le rapport conflictuel de Jean Morisset avec la littérature québécoise ne lui serait-il pas permis par son statut d’outsider ? La critique traditionnelle a plus à retenir qu’elle ne le croit de cette «pensée brutale» (Brecht).

Il n’est peut-être pas innocent que la géographie se soit intéressée à la littérature au moment où, dans les œuvres, surtout romanesques, éclatent les frontières. Le roman québécois des dernières années a voyagé aux États-Unis, au Danemark, en Inde, en Angleterre, en Irlande, en Pologne, en Europe sous l’Occupation, dans d’autres pays encore. Ce nouvel exotisme est la marque d’une littérature de dépaysement, au double sens du terme : les lieux du roman explosent et le lecteur se sent dépaysé; mais il s’agit aussi de délaisser le Pays, celui des années soixante et soixante-dix, d’aller voir ailleurs comment se vit la question de l’identité. Les géographes, eux, en se servant des œuvres littéraires, ont plutôt tenté de redéfinir ce qu’est l’Ici. Ces deux types d’entreprise ne diffèrent qu’en surface : la littérature peut aussi bien se penser dans un lieu que dans l’autre, mais toujours il s’agit de secouer les idées reçues, de suggérer «un déplacement de perspective» (Bureau). N’est-ce pas le but de toute réflexion interdisciplinaire ?

Louis-Marcel Raymond terminait l’introduction de son recueil en écrivant : «La géographie littéraire demeure un domaine à explorer.» Depuis, elle l’a été par Christian Morissonneau, Luc Bureau, Jean Morisset. Tout n’a pas été dit — la ville a plus ou moins été laissée pour compte, sauf par Bureau —, mais une nouvelle façon de lire s’élabore aujourd’hui hors des lieux critiques qui ont longtemps tenté de conserver le monopole de la littérature.


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