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Formes et procédures de l’illégitimité culturelle en France (1715-1914)
Objet
Notre projet a pour but l’étude des marginalités littéraires et de leurs transformations au XVIIIe et au XIXe siècle (entre 1715 et 1914). Dans la perspective sociohistorique, institutionnelle et interdiscursive qui est la nôtre, cette étude des marginalités littéraires débouche sur l’analyse des formes et des procédures de l’illégitimité culturelle dans toutes les variations que celle-ci a pu prendre au cours des deux siècles considérés.
L’expression «marginalités littéraires» peut prêter à confusion en raison de sa trop grande généralité. Il importe donc de bien la définir d’entrée et de préciser le sens où nous la comprenons.
Nous l’utilisons en un sens construit à partir de l’analyse institutionnelle de la littérature et de l’analyse du discours social. Nous entendons par «marginalités littéraires» ces auteurs, mouvements et groupes, ces pratiques et ces métiers des lettres, ces textes et ces discours qui se situent bel et bien sur la scène de la légitimité culturelle et littéraire, mais qui sont tenus pour aberrants, dissidents et secondaires, qui constituent des objets ou des comportements allodoxiques, irrecevables, ne correspondant pas aux normes du goût et aux critères d’acceptabilité établis, que ces critères relèvent, selon les époques, des bienséances, des exigences de la beauté morale de l’art, des impératifs de la saine raison, du civisme, du savoir-vivre ou de la nécessaire utilité de l’art.
Si certaines procédures de marginalisation sont aujourd’hui bien connues et ont fait l’objet de nombreux travaux, notamment le rejet en marge des productions féminines ou celui d’oeuvres déclassées en raison du circuit de diffusion auquel elles furent cantonnées (la paralittérature), il reste que, dans toute leur étendue, leur diversité et leur complexité, les procédures de l’illégitimation culturelle demeurent peu connues, et que l’approche ici proposée (cf. infra) invite à repenser les notions mêmes de «marginalités», de «champ littéraire», de «légitimité culturelle», d’«excentricité», etc. Au départ même de notre projet, il y a le fait que Victor Hugo avait pour véritables rivaux aux alentours de 1830 des écrivains comme Baour-Lormian et Viennet, qu’entre 1740 et 1780 la gloire de Claude Adrien Nonnotte surpassait largement celle de Jean-Jacques Rousseau, que le poète le plus couru dans le Paris des années 1860 se nomme Pécontal et non Banville, que les jugements de la postérité renvoient aux oubliettes de l’histoire la majeure partie de la Chose Imprimée et occultent ainsi l’évolution réelle de l’institution littéraire et de ses rapports avec les discours sociaux tels qu’ils se présentent en conjoncture.
Par suite, ce que nous visons de façon concrète, ce sont ces secteurs du champ littéraire qui ont leur propre fonctionnement autogéré comme, par exemple, les secteurs de la littérature socialo-militante ou les groupes d’écrivains provinciaux spécialisés dans tel ou tel genre -- anachronique ou novateur -- dévalorisé par la scène parisienne; ce sont les avant-gardes échouées ou oubliées, les mouvements éphémères qui, très souvent, eurent leur heure de gloire, à l’instar de ce groupe des «Vivants» qui ne vécut que quelques années, mais qui fut la première réaction organisée menée à l’intérieur du champ poétique contre les Parnassiens (seul son leader, Jean Richepin, survit dans les manuels d’histoire littéraire); ce sont ces pratiques latérales, greffées sur les belles-lettres, mais néanmoins tenues à l’écart, celles des copistes, des passeurs de manuscrits, des gazetiers, des «nègres»; ce sont les reconversions hasardeuses dont, par exemple, celle d’Albert Glatigny, poète d’avant-garde devenu «poète improvisateur» sur les scènes de music-hall de la fin du XIXe siècle; ce sont ces antiphilosophes isolés ou ces antiromantiques compulsifs, ces ascendants et descendants du Neveu de Rameau, ces champions de la stratégie d’échec ou ces fondateurs de sectes philosophico- ou politico-littéraires, ce sont ceux que l’instance critique nomme, selon les moments, les excentriques, les originaux, les singuliers, les curieux, les fous littéraires; ce sont ces inventeurs de systèmes métaphysiques, politiques et philosophiques hétérodoxiques proposant une explication totale du monde et de l’histoire, ces textes curieux où les grands débats du passé réapparaissent sous un angle devenu étranger à la connaissance de l’histoire des idées, à l’exemple de l’oeuvre de Colins de Ham, concepteur du Socialisme rationnel et auteur d’une Histoire sociale en 19 volumes, aujourd’hui oubliée, mais dont la lecture éclaire pourtant singulièrement les apories et les sorites constitutifs de la lecture de l’histoire proposée dans l’ensemble du champ du socialisme naissant; ce sont les monomaniaques stylistiques ou thématiques, les spécialistes de telle «trouvaille» esthétique ou philosophique enfermés dans leur spécialité jusqu’à l’autisme; ce sont ces formes littéraires à la vie toute provisoire ou au succès temporaire dont, par exemple, les adeptes de la prosopoésie (l’exact contraire du poème en prose) fournissent au beau milieu du XIXe siècle un bel exemple; ce sont enfin, dans les textes des auteurs les plus consacrés, l’inscription, presque perverse, de ces marginalités, ces écrivains ratés et ces chercheurs de contrats «à la page» dont parlent Balzac, Flaubert, Montégut ou Vallès, ces déclassés grandioses que mettent en scène Le neveu de Rameau ou Les amours jaunes.
Notre projet porte donc sur l’émergence et la constitution de
la déviance doxique et littéraire, il se donne pour objet
ces pratiques, ces agents, ces productions tenus pour illégitimes
en raison de leur caractère irrégulier, anormal, atypique.
Problématique, méthode
La recherche se situera au carrefour de trois disciplines: la sociologie
de la littérature, l’analyse du discours social, l’histoire littéraire.
Par suite, elle comprendra les trois axes heuristiques suivants:
a) axe interdiscursif
Contrairement à l’idée reçue, les textes et les
discours excentrés, atypiques, hétérodoxiques ne sont
pas sans lien avec les productions les plus valorisées des belles-lettres,
de la littérature scientifique ou de la littérature d’opinion
et d’actualité. Isoler ces textes et ces discours sans montrer leurs
relations multiples avec les productions les plus canoniques reviendrait
à renforcer leur exclusion symbolique. Notre démarche est
radicalement contraire. Elle exige une approche interdiscursive, irrespectueuse
des cloisons établies par les instances de consécration et
de conservation, elle cherche à faire voir la circulation des représentations
sociales et des formes littéraires, leurs intrications autant que
leurs différenciations. Il s’agit de lire les Cataractes de l’imagination (1779) de Jean-Marie Chassaignon par rapport à l’horizon de sens
que créent la parution de l’Encyclopédie (1751-1772)
et la mainmise du clan philosophique sur l’institution académique
parisienne de la deuxième moitié du XVIIIe siècle,
d’interroger les oeuvres du Sâr Péladan dans le rapport curieux
qu’elles entretiennent avec les oeuvres de Taine ou de Renan, de situer Le
suicide ou Cris de désespoir [...] (1841) de Paulin Gagne dans
l’entrelacs des liens qui l’unissent aux Réflexions sur le suicide de Mme de Staël et aux réflexions À propos du suicide de Karl Marx ainsi qu’aux admonestations contre les suicidés lancées
par la presse catholique conservatrice et aux débats qui entourent Chatterton de Vigny ou le double suicide des jeunes écrivains Escousse et Lebras
en 1832. De la sorte apparaissent des complexes discursifs, des configurations
esthétiques, des transactions argumentatives, des jeux de relais
et de change que l’histoire culturelle n’aperçoit généralement
pas.
b) axe sociologique
Notre projet prend acte du fait que la remise en question des procédures
de classement, de la constitution des corpus canoniques, des hiérarchies
implicites ou explicites, de la sélection des formes légitimes
qui président à l’élaboration de la mémoire
culturelle est l’une des tâches fondamentales de l’histoire et de
la sociologie de la littérature contemporaines, ainsi que l’ont
montré par exemple les travaux de Robert Darnton et de Marc Angenot.
L’étude des marginalités littéraires, au sens où
nous entendons cette expression et cherchons à lui donner un contenu
notionnel, doit nous permettre à terme de contribuer à l’affinement
des méthodes proposées par la théorie du champ littéraire
de Pierre Bourdieu ou par l’analyse institutionnelle de la littérature
de Jacques Dubois. Elle y parviendra si elle améliore la connaissance
que nous avons aujourd’hui de ce qu’il est convenu d’appeler le prolétariat
et la «voyoucratie» (Darnton) littéraires, si elle s’intéresse
de près au bas-clergé de la Chose Imprimée, si elle
se soutient du constat que les procédures de légitimation
et de consécration prévalant dans le champ génèrent
des marges qui se dotent de règles relativement spécifiques,
tendant souvent à l’autarcie, à l’autocongratulation systématique,
adaptant à la mesure de leurs propres intérêts singuliers
les tendances lourdes de la doxa, ainsi que de l’hypothèse selon
laquelle cette constitution des marges a des effets de feed back,
agit en retour sur l’ordre de légitimation lui-même, le renforçant
paradoxalement et l’assurant de son arbitraire plein droit (la catégorie
de la «folie littéraire» par exemple sert essentiellement
à deux choses au XIXe siècle: d’une part à
désigner la frontière du bon goût, du moral, du raisonnable
et à conforter l’adéquation esthétique de la vraisemblance
et de la mimésis; d’autre part à donner aux aliénistes
des exemples culturels de leur définition larvaire du fou, celle
de quelqu’un qui a cru trop fort à une idée).
c) axe historique
La période visée par la recherche est celle des XVIIIe
et XIXe siècles. Si le choix de cette période
résulte forcément des compétences des membres de l’équipe
de recherche, il trouve avant tout sa pertinence dans la dimension sociohistorique
qui est au centre du projet. Le passage du Siècle des lumières
au siècle de Victor Hugo est en effet un moment capital dans la
constitution du champ littéraire. La sociologie de la littérature
et, plus particulièrement, les travaux de Jean-Paul Sartre (Qu’est-ce
que la littérature ?), de Jacques Dubois (L’institution de
la littérature) et de Pierre Bourdieu (Les règles
de l’art) ont situé l’émergence d’un champ littéraire
relativement autonome à l’égard des pouvoirs politiques et
religieux dans les années 1775-1850. Cette autonomisation relative
du champ, accompagnée de mesures législatives (sur le droit
d’auteur, sur la propriété intellectuelle, sur les limites
morales de la liberté littéraire, sur la liberté de
presse et des théâtres), de changements statutaires (statut
social de l’écrivain, du critique, de l’enseignant des lettres;
statut respectif des savoirs philosophique, littéraire, scientifique),
de l’apparition ou de la modification de nombreux métiers des lettres
(libraires, distributeurs, feuilletonistes, journalistes, conférenciers)
et de transformations dans les structures et les stratégies des
groupes (les salons du XVIIIe siècle ne fonctionnent
pas comme les salons du XIXe siècle), n’est pas sans
effet sur la création de ce que nous appelons les marginalités
littéraires. On en mesurera la portée en notant par exemple
que le sens même du déclassement littéraire s’inverse
du Neveu de Rameau de Diderot aux Poètes maudits de
Verlaine: alors que le Neveu n’est qu’une pièce négligeable,
méprisée sur l’échiquier littéraire, le «maudit»
cher au Pauvre Lélian est sublimé par son déclassement
vers le haut et devient la figure la plus achevée de l’écrivain.
La recherche entreprise se donne pour but d’analyser et de comprendre de
semblables transformations significatives des marginalités.
Programme de recherche, calendrier prévu
Les membres de l’équipe de recherche proviennent de cinq universités canadiennes et européennes: McGill (Marc Angenot), UQAM (Michel Biron), Liège (Jacques Dubois), Tours (Jean M. Goulemot), Montréal (Benoît Melançon et Pierre Popovic). La stratégie de recherche tient compte de cette diversité de provenances qui, compte tenu du fait que les six chercheurs ont déjà efficacement travaillé ensemble par le passé, est un gage de dynamisme et de qualité.
Cette stratégie est la suivante. D’une part, nous avons choisi six thèmes de recherche qui seront traités par chacun des membres de l’équipe. Ces thèmes, qui -- cela va de soi -- sont appelés à être précisés et reformulés au fil de l’avancement des recherches, sont les suivants: «les fluctuations du paradigme de l’originalité et de la folie littéraires au XIXe siècle» (Pierre Popovic); «l’évolution de la figure des marginaux littéraires: du déclassé sublime (Rameau) aux poètes maudits» (Jean M. Goulemot); «la représentation des littérateurs et des pratiques littéraires illégitimes dans le roman du XIXe siècle» (Jacques Dubois); «les auteurs atypiques et les lieux hétérodoxes de sociabilité littéraire au Siècle des lumières» (Benoît Melançon); «les groupes, écoles et chapelles périphériques en marge du réalisme, du naturalisme et du symbolisme» (Michel Biron); «les grands récits de légitimation et leurs militantismes sociaux et littéraires au XIXe siècle» (Marc Angenot). D’autre part, par l’entremise de séminaires annuels présentés successivement à Montréal, à Liège et à Tours et réunissant les six chercheurs ainsi que les assistants de recherche et des étudiants intéressés par le projet, ainsi que par la tenue de colloques et de rencontres scientifiques, nous nous assurerons d’un rythme de travail efficace et de séances d’échanges et de discussions régulières, et nous constituerons un réseau plus large de chercheurs dont les travaux sont adjacents ou complémentaires aux nôtres.
Préalablement au programme dont la description suit (et avant
l’entrée en vigueur de la présente subvention, si elle nous
est accordée), une première rencontre préparatoire
aura lieu au mois de mars 1997 à l’Université de Montréal
sous la forme d’un mini-colloque réunissant les six chercheurs de
l’équipe et quelques dix-huitiémistes et dix-neuviémistes
extérieurs. Les membres de l’équipe y présenteront
et soumettront à la discussion les hypothèses qui seront
à la base du travail de chacun d’eux et les thèmes de recherche
précités. Cette rencontre bénéficiera du soutien
financier du Département d’études françaises de l’Université
de Montréal.
Le programme de recherche proprement dit s’étend sur trois ans
(1997-1998/1998-1999/1999-2000) et se distribue selon le calendrier suivant:
mars 1997:
colloque d’une journée («mini-colloque») organisé
au Département d’études françaises de l’Université
de Montréal sur le thème: «Figures
littéraires atypiques (Meslier, Chassaignon, Colins de Ham, Gagne,
etc.)» (organisateurs: Jean M. Goulemot, Pierre Popovic);
mai 1997:
colloque organisé à l’Université de Liège
sur l’oeuvre d’André Blavier, auteur du classique Les fous littéraires
paru chez Veyrier en 1982 (organisateur: Jacques Dubois);
automne 1997:
premier séminaire annuel réunissant les six chercheurs
ainsi que les assistants de recherche et des étudiants intéressés
par le projet (lieu: Montréal; organisateurs: Pierre Popovic et
Benoît Melançon);
mai 1998:
colloque international (trois journées) organisé à
Tours sur le thème des marginalités littéraires (organisateurs:
Jean M. Goulemot, Pierre Popovic, Benoît Melançon);
automne 1998:
second séminaire annuel réunissant les six chercheurs
ainsi que les assistants de recherche et des étudiants intéressés
par le projet (lieu: Université de Liège; organisateurs:
Michel Biron et Jacques Dubois);
automne 1999:
troisième séminaire annuel réunissant les six chercheurs
ainsi que les assistants de recherche et des étudiants intéressés
par le projet (lieu: Montréal; organisateurs: Pierre Popovic et
Marc Angenot);
mai 2000:
séminaire de clôture: évaluation des résultats
de la recherche (lieu: à décider; organisateur: Pierre Popovic).
À terme, le projet débouchera sur la rédaction
et la publication d’un ouvrage collectif au titre provisoire de Formes
et procédures de l’illégitimité culturelle en France
au XVIIIe siècle et au XIXe siècle.
Cet ouvrage sera cosigné par les six chercheurs signataires du présent
projet, chaque chercheur y apportant une contribution synthétique
de plus ou moins 80 pages. À côté de cette publication
qui constituera le point d’orgue du présent projet, nous comptons
publier les Actes des colloques et des séminaires organisés
sous forme d’articles ou de dossiers à paraître dans des revues
spécialisées ou sous forme de cahiers de recherche.
Bibliographie (ouvrages de base)
Angenot, Marc. 1889. Un état du discours social. Longueuil, Le Préambule, 1990, 1167 p. (coll. «L’univers des discours»).
Biron, Michel. La modernité belge. Littérature et société. Bruxelles/Montréal, Éditions Labor/Presses de l’Université de Montréal, 1994, 425 p.
Bourdieu, Pierre. Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire. Paris, Éditions du Seuil, 1992, 480 p.
[Collectif]. La politique du texte. Enjeux sociocritiques. Pour Claude Duchet. Lille, Presses universitaires de Lille, 1992, 277 p.
Dubois, Jacques. L’institution de la littérature: introduction à une sociologie. Paris/Bruxelles, Nathan/Labor, 1978, 188 p.
Duchet, Claude (dir.). Sociocritique. Paris, Nathan, 1979, 220 p.
Goulemot, Jean M. et Daniel Oster. Gens de lettres, écrivains et bohèmes: l’imaginaire littéraire, 1630-1900. Paris, Minerve, 1992, 199 p.
Melançon, Benoît. Diderot épistolier. Contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle. Montréal, Fides, 1996, 501 p.
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